Sauvons l’Aca (recueil de réactions postées sur Facebook en février 2012 suite au rumeurs concernant le déménagement des cours du soir de l’Académie des Arts de la Ville de Bruxelles)

depuis toute petite, j’aime dessiner.

j’en ai pas fait mon métier, ni ma vie, c’est pas mon gagne-pain, j’ai même pas étudié l’histoire de l’art. mais j’adore ça. je cherche, je m’énerve, je trouve, je trouve pas, je griffone, j’écris, je farfouille, je me goure, je réessaye, j’aime profondément tenir un crayon, un fusain, une plume et tracer des lignes sur le papier. j’adore ça. il y a quatre ans, j’ai poussé la porte de l’aca, tout près de chez moi, enfin, tout près de l’école où j’ai fait mes études, où je travaille, d’ailleurs. et j’ai trouvé… une grande pièce blanche, remplie de chevalets. du papier, par rouleaux. des fusains, pour commencer. des gens, d’autres passionnés, pensionnés ou presque, chômeurs, travailleurs, étudiants, des gens qui comme moi aiment faire vibrer les corps et des visages sur leur feuille de papier nu, en tête à tête avec leur chevalet ou leur carnet de croquis, à cligner des yeux pour mieux voir les ombres sur les corps des modèles, à esquisser leurs courbes, à jouer avec les contrastes, les lignes, les espaces.

le soir, l’hiver, on traverse la ville déjà sombre pour s’y rendre, dans cette grande pièce inondée de lumière, cette grande pièce blanche aux plafonds si hauts, dans lesquels on doit se serrer pourtant pour avoir tous notre petit coin de modèle, cet angle précis qui durant quelques heures, deviendra l’univers tout entier, un coin de jambes, de seins, de ventre ou de cul, un dos, des genoux, ou même un pied, et peut-être une oreille, olala une oreille, quel délice c’est pour moi de dessiner une oreille, je frémis rien qu’à y penser.

c’est chouette on se dit bonjour, on se fait la bise, salut michel, salut moussem, bonsoir carine, hello john, coucou bruno, aldo, comment ça va, et puis marcel tape des mains, et tout s’arrête.

on pourrait entendre les mouches voler, mais marianne dock est là, elle parle tout haut, elle parle très fort, elle raconte des histoires sans queue ni tête, ça n’arrête pas, quel charabia. mais on s’en fout, plus rien n’existe d’autre que ce petit coin de paradis, cet espace sacré entre nous et le modèle, ce charabia de l’humain qu’on essaye de comprendre, de déchiffrer, de retranscrire peutêtre sur notre misérable bout de papier.

et puis clap clap clap, marcel en tapant dans ses mains arrête le temps et la vie reprend son cours, les modèles quittent leur pose majestueuse ou avachie, éteignent leurs petits chauffages électriques, enfilent leurs tuniques et leurs pantoufles et tournent dans l’atelier, retrouvant geste, mouvement, parole, s’enfilant dans des costumes de gens comme nous, de gens normaux, reprenant leurs manières d’humain comme si rien n’était… alors qu’il y a une minute à peine toute la classe, comme un seul corps pendu au leurs, dans un silence magnétique, toute la classe comme un seul corps retenait son souffle pour capter un millimètre de leur peau, fixer l’accroche de leurs cheveux sur leur crâne, signifier la délicatesse extrême avec laquelle leur clavicule s’enchâsse et presque danse avec la naissance de leur cou.

on boit un café, on rigole, paul fait le pitre, marie-lou refait le monde, je dors dans un coin de canapé. « ça va charlotte? » « je suis fatiguée… »

on se promène entre les chevalet, pour voir ce que les autres font, on critique, on se complimente, parfois on reste ébahi devant la grâce avec laquelle notre voisin a pu traduire l’expression du modèle, ça tient du miracle et pourtant il n’y a presque rien, deux coups de pinceau ou quelques taches d’ombres, le tour est joué, le modèle est là, il vit, il a ressuscité sur le chevalet du voisin, ses yeux rieurs s’esclaffent devant notre étonnement, ben oui, qu’est-ce que tu croyais?

clap clap clap la pause reprend, il ne faut pas le dire deux fois, on attendait tous cet instant magique clap clap clap le modèle reprend sa pose, ou sa pose le reprend tout d’un coup le silence entoure ses membres et c’est comme un enchantement, il est assis ou couché ou debout sur ses deux pieds, il ne bouge plus tout simplement. et nous… on dessine.

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